lettre de la FSU à J.Chirac
Gérard Aschieri
Secrétaire Général
de la Fédération Syndicale Unitaire
Monsieur Jacques Chirac
Président de la République
55 rue du Faubourg St Honoré
75008 Paris
Paris, le 10 juin 2003
Monsieur le Président,
Depuis plus de 6 mois, les archéologues français tentent d'attirer
votre
attention sur les dangers qui menacent l'archéologie
préventive. Leurs craintes sont hélas confirmées par
le projet de loi
gouvernemental qui, sans aucune négociation préalable, doit
être
présenté les jours prochains devant les assemblées parlementaires.
Ce
projet prévoit non seulement la mise en concurrence mais
aussi l'abandon de la maîtrise d'ouvrage de l'Etat au profit des
aménageurs, et met en péril l'ensemble de la recherche archéologique
nationale.
Pourtant, l'archéologie française s'est élevée
à un niveau d'excellence,
internationalement reconnu. C'est l'un des rares domaines
dans lequel notre pays a su rester dans le peloton de tête en matière
de
recherche scientifique
Les raisons de cette réussite sont en grande part attribuables au
développement de l'archéologie préventive. En rendant
indispensable
la professionnalisation de la discipline, elle a favorisé le développement
d'une archéologie scientifique, rigoureuse et
internationalement reconnue.
En permettant la fouille de nombreux gisements, elle a entièrement
renouvelé les problématiques archéologiques en les insérant
dans
une recherche de pointe. Les fruits de cette recherche bénéficient
à des
domaines aussi divers que l'environnement, le
développement durable, la paléo-génétique, l'épidémiologie,
les isotopes,
la construction de modèles en climatologie, etc.
Cette réussite tient au fait que les archéologues, ouvrant dans
le cadre
d'une recherche publique, ont su établir une véritable synergie
entre les différentes institutions, jetant les bases d'une authentique
collaboration.
Dès les années soixante-dix, les archéologues ont eu
à cour d'inscrire la
recherche archéologique dans un espace public garanti par
l'Etat, car l'enjeu de leur discipline n'est pas économique, mais de
connaissance.
La loi votée le 17 janvier 2001 a jeté les bases d'un dispositif
original,
résolument public, observé avec attention et intérêt
par les
autres pays, particulièrement en Europe. Assurément perfectible,
ce
dispositif représente une expérience exceptionnelle, qui peut
devenir le modèle et le moteur d'une exception culturelle européenne
dans
le domaine de l'archéologie.
Un trait remarquable du développement de l'archéologie préventive
en
France est de concilier l'excellence scientifique, le souci
patrimonial de sauvegarde et de développement durable avec la volonté
affirmée d'inscrire l'archéologie dans l'aménagement
du
territoire. L'action des archéologues a toujours été
de permettre la
convergence des exigences de la recherche et de la mémoire
collective avec celles du temps présent.
Le droit du Patrimoine qui s'est peu à peu construit ne s'oppose pas
au
développement des territoires ni à l'activité économique.
Il a
pour ambition de les rendre possibles sans renoncer aux responsabilités
que la richesse archéologique de notre pays impose comme
un devoir de mémoire, et dont nous aurons à rendre compte face
aux
générations futures.
C'est cette ambition, la recherche d'une garantie plus haute que celle
d'une éthique professionnelle qui justifie, conformément à
la
tradition culturelle de notre pays, un engagement fort de l'Etat. C'est là
que s'enracine l'exigence impérative des archéologues
d'exercer leurs missions dans le cadre institutionnel de services publics,
et dans nul autre.
Le projet de loi déposé au Parlement est une remise en cause
fondamentale
de cette politique, et un déni de cette ambition.
Je ne parviens pas à croire qu'une orientation d'une telle radicalité
ne
se justifie que par l'incapacité à trouver des solutions
techniques adaptées aux difficultés de financement.
L'instauration d'un système de mise en concurrence commerciale est
unanimement critiqué par les plus hautes autorités scientifiques
et par l'ensemble de la profession, pour ses conséquences désastreuses
sur
la qualité de la recherche. Les citoyens interpellés par
les archéologues la jugent choquante, inadaptée et incompréhensible.
Le projet de loi ne résout aucunement les difficultés apparues
dans
l'application de la loi de 2001, et ses dispositions ne répondent pas
aux critiques des élus en matière de coût. Non seulement
il marque le
renoncement du gouvernement à explorer les voies nouvelles,
à valeur d'exemple pour les autres pays, mais encore, il se fait écho
de
l'idée que, loin d'être un formidable atout, la richesse
archéologique de notre pays est une contrainte, une nuisance.
L'ampleur de la protestation que ce projet suscite révèle l'immense
décalage entre la haute idée que se font les citoyens et les
archéologues du rôle de l'Etat et des services publics, dans
l'étude et la
préservation des biens culturels, et la notion restrictive et
minimaliste qu'en ont les promoteurs de cette loi.
Monsieur le Président, le poids financier de l'archéologie (moins
d'1 pour
mille du coût de la construction) n'est pas tel que d'autres
solutions ne puissent être trouvées.
Je reste convaincu, avec la communauté scientifique, qu'instaurer un
système de mise en concurrence commerciale fera régresser
l'archéologie française. Tous les pays qui avant nous ont tenté
l'expérience en constatent à terme les effets néfastes.
Toute démocratie a le droit et le devoir de préserver des espaces
publics
du domaine marchand, et la mémoire collective est un enjeu
qui le justifie. Vous savez qu'un choix en ce sens, fait par la France,
serait décisif au sein de l'Europe pour aider à fonder une autre
idée de la Culture. Il en va du rayonnement de notre pays. C'est pourquoi
je vous demande solennellement de retirer ce projet
précipité et inadapté et faire tout ce qui est en votre
pouvoir pour que
le gouvernement renonce à poursuivre dans la voie de la mise
en concurrence.
Je vous demande solennellement, au nom de l'intérêt général
et national,
de contribuer à faire en sorte que l'archéologie, source de
" mémoire collective ", soit clairement et définitivement
soustraite aux
lois du marché, et placée sous la protection de l'Etat ; dans
l'intérêt de tous et des générations futures.
Je vous prie de croire, Monsieur le Président, en l'expression de mes
sentiments respectueux.
Gérard Aschieri
SNAC-FSU
12, rue de Louvois
75002 PARIS
Tél : 01 40 15 51 34
fax : 01 40 15 51 35